Un entretien avec notre nouvel ancien maire, Paul Battesti

Paul Battesti, en fin d’après-midi, au début du mois de septembre, en cet été qui ne finissait pas, nous a accordé un entretien, pour évoquer brièvement, à la fin de son mandat de maire, les 43 années passées à la mairie de Nocario, marquant de son visage de berger corse et de sa voix calme et retenue tous les événements de nos hameaux, agrémentant les conversations de savoureuses anecdotes puisées dans la vérité des rapports humains. Nous transcrivons les paroles enregistrées directement pendant ce dialogue, assis sur une muraillette, dominés par la silhouette du San Pedrone derrière laquelle disparaissait peu à peu le soleil.

Monsieur le maire émérite de Nocario, vous avez terminé votre mandat cette année. Pendant combien de temps avez-vous été maire ?

43 ans ! Depuis 1983 jusqu’à 2026. C’est une performance, quand même.

Vous n’avez jamais été contesté dans votre élection. 
Vous n’avez même jamais eu de concurrent, je crois. C’est la preuve qu’on considérait que vous étiez à votre place.

Que je faisais mon travail correctement. 

Vous gardez donc globalement un bon souvenir de toutes ces années, malgré les difficultés inhérentes à la fonction de maire ?

Oui, on a un bon souvenir en général, bien que lorsqu’on regarde depuis le début, il y a eu de plus en plus de contraintes.

D’où venaient-elles ces contraintes ?

De l’Etat, des préfectures, il y a eu beaucoup plus de complications. Il fallait toujours s’adapter, il y avait des lois nouvelles, il y avait des contraintes. 
Oui, qui pèsent. Apparemment, tous les maires de France s’en plaignent d’ailleurs.

Vous avez une petite commune, peut-être pas la plus petite commune, mais c’est une petite commune. Considérez-vous que cette taille de commune est adéquate ?

Alors, c’est une petite commune, mais je me compare par exemple à Bastia. Le maire de Bastia, il s’occupe en général, et puis il a un délégué pour le cimetière, un délégué pour le stationnement, un délégué pour le sport. 
Et nous, dans la petite commune, c’est le maire qui gère toutes les activités municipales. Il s’occupe des églises, il s’occupe de l’eau, il s’occupe du cimetière, il s’occupe des places publiques, de la circulation. C’est lui qui est obligé de tout gérer. 
C’est peut-être plus difficile d’être maire d’une petite commune que d’une grande. Mais oui, parce que vous êtes sollicité pour même des choses qui généralement sont traitées par des services que vous n’avez pas ici.

Et vous devez savoir à peu près tout faire ?

N’exagérons pas, je ne peux pas dire que je savais tout, mais j’étais obligé de me renseigner auprès de la préfecture souvent et de la sous-préfecture aussi. Et surtout de mes collègues et des secrétaires de mairie qui sont très importants dans les petites communes.

Et vous avez une secrétaire de mairie qui vient une fois par semaine ?

Deux fois. Elle vient le mardi matin et le jeudi après-midi.

Dans toute votre carrière de maire, si on peut dire, ces sept mandats que vous avez tenus pendant 43 ans. Est-ce que vous avez le souvenir de quelque chose qui a été pour vous extrêmement difficile ?

Ce qui est difficile, c’est que lorsqu’on décide quelque chose, ça ne sera pas effectif avant cinq ans ou six ans. 
Le temps qu’on ait les subventions, le temps que tous les organismes se mettent en place. Dans ce hameau, on a enterré les lignes. Les lignes électriques, les lignes de téléphone. 
Entre la délibération que nous avons prise à la mairie et la venue de l’entreprise chargée des travaux, il s’est écoulé huit ans. Alors il est évident que pour les gens, si on parle d’enterrer les lignes, ce doit être fait le lendemain. Et donc on pense que c’est le maire qui ne fait pas ce qu’il faut. 
Il a fallu mettre en place le syndicat d’électrification, le téléphone, l’EDF, tout un tas d’organismes. Lorsqu’un était d’accord, l’autre était en retard, les subventions aussi. Avant, il y avait trois organismes qui délivraient des subventions. 
Le Conseil Général, le Président du Conseil Général et la Collectivité. Maintenant, il n’y en a plus qu’un, c’est peut-être plus facile, mais on est plus loin, on n’a plus de représentants locaux.

Quand vous avez commencé votre premier mandat, est-ce qu’il y avait encore une école à Nocario ?

Non, non, plus d’école. Lorsque j’étais moi à l’école, il y en avait deux. Et oui, c’était le vieillissement de la population dû à l’exode rural

Et alors vous vous n’avez pas lâché, vous vivez ici

Oui, oui, oui. J’ai eu de la chance de pouvoir travailler en Corse et de pouvoir monter toutes les semaines. Au moins le vendredi soir j’étais ici. Et à un moment donné, j’étais seul dans le hameau. Parce que je montais. Après il y a eu M. Graziani et Toussaint. Toussaint était un petit jeune adopté par M. Angeli. C’est ça. Il y avait deux personnes. Et je montais le vendredi soir. L’hiver, la maison froide. 
Lorsque je repartais le dimanche soir elle était à peine tiède !

Et vous montiez tout seul, sans votre famille ?

Quelquefois, quelquefois, oui.

Oui, alors finalement vous avez tenu bon. Peut-être d’autres auraient pu se désespérer devant une telle situation.

Non, Je crois quand même que j’aime le village …

Et pourquoi l’aimez-vous autant ?

Et je pense que c’est la jeunesse qui forme. Si on a vécu les premières années de sa vie dans un village, on fait tout pour y revenir. À tel point que je vois des gens qui sont originaires d’ici, mais qui vivent à Lyon, à Paris ou ailleurs.
Et beaucoup veulent se marier à Nocario, et veulent se faire enterrer à Nocario. C’est ce qui est pour eux le plus significatif. C’est cet attachement.

Alors on dit que c’est dans la culture corse, cet attachement au pays et c’est vrai. 
On voit cela aussi sur le continent, mais en Corse, c’est particulièrement fort cet attachement au pays natal.
Et alors votre plus grande joie dans ces 43 années, vous en avez eu certainement plusieurs, mais des souvenirs marquants ?

Lorsqu’on a refait notre église, par exemple. L’église de Saint-Michel, qui a été toute restaurée en trois périodes. Ça a coûté beaucoup d’argent, mais on a fait des sacrifices, on a l’église, elle est très belle. C’est On a essayé de faire du bien. Je sais qu’on a des problèmes d’eau Pietriccaggio, à Celle surtout. 
Mais on a essayé de faire en sorte que tout le monde ait accès à l’eau et accès au téléphone. On a mis une antenne On a essayé de faire avancer dans le bon sens.

Ah c’est vrai qu’en ce qui concerne les communications, depuis qu’il y a cette antenne et depuis qu’il y a la fibre ici, on a la même communication que dans une grande ville, parfois mieux d’ailleurs, parce que le réseau est moins saturé.

Avant, je me rappelle, j’étais obligé de monter sur la terrasse de ma maison, de me pencher à côté d’un poteau pour avoir une communication. 
Maintenant, ça passe à la cuisine. L’antenne a fait beaucoup de bien, oui.

En tant que maire, bien sûr, vous avez une activité importante, mais en tant que simple citoyen, vous avez aussi beaucoup d’activités. Tout le monde vous voit en train de couper du bois, en train de de débroussailler. Pourquoi faites-vous tout cela ?

C’est encore le souvenir de ce que faisaient mes parents. 
Je fais de la farine parce que mes parents faisaient de la farine. Je plante des haricots parce qu’avec la farine, c’étaient les seuls revenus de la famille. Ils plantaient beaucoup de haricots et ils les vendaient à Bastia et moi je fais 300 kg de farine par an. 
Ce n’est pas beaucoup, ils en faisaient des tonnes, mais c’est le souvenir. Je suis un nostalgique.

Oui, mais la nostalgie est une qualité puisqu’elle permet de ne pas oublier c’est important. Vous avez ici accueilli plusieurs fois des personnalités dans ce petit village.

Je n’ai pas en tête, mais oui.

Il y avait au moins cet acteur de cinéma.

Ah, monsieur Ambrosini.

M. Ambrosini, lui, il est presque natif d’ici. 
Non, mais je pense à Thierry Lhermite.

Oui oui, j’ai fait une promenade à cheval avec Thierry Lhermite. du col de Prato jusqu’à Corte.

Qu’est-ce qui l’avait amené jusque-ici ?

C’est un cavalier émérite et on lui avait prêté un cheval à l’Île Rousse (Monsieur Vescovali, qui avait des chevaux). On était 39 cavaliers à partir du col de Prato. Il avait dit le soir même à Corte, que la promenade qu’il avait faite était une réussite. C’était vraiment une belle promenade. 

Donc vous l’avez un peu côtoyé ici

C’est un type très bien. Je ne l’ai pas vu dans la commune, bien qu’il m’ait demandé ce que nous faisions ici de particulier. Je lui ai dis qu’à Pâques nous faisions une procession. « Ah bon » fait-il. L’année d’après, le jeudi soir il y a la procession de Campana et on était à Saint-Michel, on recevait la procession de Campana et ma fille vient me voir en me disant : « regarde qui il y a là-bas ». Il était venu me voir. Alors je lui dis, « je suis content de te voir et est-ce que tu vas revenir pour la fête du cheval à Corte ? « Eh bien je ne pourrai pas, je suis en train de tourner une c… de film en Bretagne à cette période. » Très sympathique, le monsieur, oui

Et dans vos activités, outre la fabrication de la farine, comme le faisaient vos parents, d’ailleurs, qui si mes souvenirs sont exacts, possédaient même un moulin.

Un moulin qui est aujourd’hui en ruine, mais qui témoigne d’une ancienne activité. 
Je l’ai connu en état de fonctionnement. Il faut dire que j’ai 83 ans donc il a dû cesser de fonctionner il y a 70 ans.

83 ans et dire que vous montez encore jusqu’au sommet du Saint-Pedrone. Il y a peu de gens de 83 ans avec vous.

Oui, je me demande si je ne suis quand même pas un peu décrépit parce que tout le monde me dit « mais quel âge avez-vous ? ». 
Donc ils s’aperçoivent quand même que l’âge est là.

Oui, mais enfin, les performances sont aussi là parce qu’ on vous entend dans la forêt couper du bois, il y a peu de temps encore  accompagné de votre chien. Aujourd’hui. L’animal a disparu, mais vous êtes toujours là et dans votre jardin qui n’est pas un petit jardin. 
 Si j’ai bien compris, c’est pas exactement pour un besoin économique que vous faites cela.

Non, il faut bien s’occuper, je ne peux pas passer une journée devant la télévision donc je m’en vais au jardin, je pioche, je bèche et voilà je passe le temps.

Vous n’êtes pas encore centenaire, mais sur la bonne voie. Et maintenant, c’est votre fils Antoine qui a été élu maire, comme d’ailleurs votre père lui-même l’a été. 
Ça fait un peu dynastie.

Oui, je fais un peu dynastie. Il n’y a pas trop de velléité dans la commune pour prendre la relève. C’est un peu un sacrifice quelquefois.

Votre fils, lui est en activité et vous comme vous êtes encore là, vous le secondez d’une certaine manière.

Oui, surtout je leur montre les captages, les ressources d’eau, cette connaissance des sentiers de la montagne. Parce que nous avons une commune qui monte jusqu’au sommet de San Pedrone.

Oui, avec d’autres communes d’ailleurs.

Avec quatre communes Campana, Nocario, San Lorenzo et Saliceto.

Mais quand même l’endroit d’où le San Pedrone est le plus beau, c’est incontestable, c’est bien ici quand même.

C’est ce que nous pensons nous, mais les gens de Pie d’Orezza d’ailleurs disent : « c’est de chez moi qu’il est le plus beau ». 
Chacun prêche pour sa paroisse. 

Vous restez conseiller municipal. Vous participez encore à la vie de la commune.

Un peu, oui.

Et pourquoi avez-vous décidé de laisser la place à votre fils d’une certaine manière ? 


« Place aux jeunes en quelque sorte », comme disait Brassens. Mais à un moment donné, il faut que les jeunes se forment et si on peut on peut les mettre sur le droit chemin, c’est bien. Je pense que c’était une bonne idée de s’arrêter à un moment donné. Je ne vais pas attendre de mourir pour laisser la place.

Est-ce que la tendance de l’administration est de regrouper les communes 

Cela a été fait avec la communauté de communes, mais comme c’est déjà difficile de gérer une commune … ici par exemple, il y a trois hameaux. Donc il faut que lorsqu’on fait quelque chose dans le hameau de Pietricaggio, les gens de Nocario et d’Erbaggio, disent  « il faudrait que tu penses à moi maintenant. » Donc on est obligé de partager les budgets, tout ça. Alors lorsque dans une communauté de communes comme la nôtre Casinca-Castagniccia, il y a 42 communes, si on veut faire plaisir à tout le monde, ça devient compliqué de gérer 42 communes.  Lorsque nous avons un problème d’égout qui n’est plus de notre compétence maintenant, c’est la communauté de communes qui l’a. Lorsqu’il y a un problème d’égout, le maire de Nocario, il va, il essaye de déboucher des canalisations. 
Si on attend que ce soit la Communauté de communes qui a 42 communes, qui a 42 demandes, ça va demander toujours plus de temps.

Dans votre fonctionnement, il y a une grande part de bénévolat finalement.

Ce sont des choses auxquelles nous devons penser avant de réorganiser. 
Quelquefois dans les captages qui sont en montagne, il y a des problèmes. On monte, on voit, on regarde on coupe, il y a des racines à l’intérieur, on sort les racines, on fait la réparation. Si on demande à la communauté de communes d’intervenir, comme il ne savent d’abord pas où c’est, il faut qu’on leur montre, ils ne vont monter que trois jours plus tard. Donc pendant trois jours on n’a pas d’eau dans la commune. Je pense que plus on éloigne plus ça complique.

Et vous avez aussi des animaux.

Oui oui. Le vieux cheval et un âne

Pourquoi avez-vous voulu conserver ces animaux ? 

Moi je les avais, je m’en servais à un moment donné, on allait en promenade avec le cheval et puis il a vieilli donc maintenant il est à la retraite. Et l’âne, je m’en sers pour les châtaignes, lorsque j’ai du bois à ramener. Il est gentil, il est correct, il est bien.

Quand on imagine l’avenir, on a la crainte que justement toutes ces marques du passé que vous avez su conserver risquent de disparaître.

Cela risque de disparaître parce que parce que les enfants n’ont pas connu ça dans leur jeunesse.

Comme vous le disiez tout à l’heure, quand on est marqué dans sa jeunesse, on ne l’oublie jamais.

C’est ça, on ne l’oublie jamais. Alors je vous disais qu’il y avait deux écoles, il y avait des gens de Nocario qui descendaient à Saint-Michel, et puis d’autres de Nocario qui allaient à l’école là-haut, à Nocario même. J’aime bien sûr tous les gens de la commune, mais en raison de ce que nous avons vécu dans l’école de Saint-Michel, pour ceux qui étaient à l’école avec moi, qui ont souffert avec moi, et bien il y a quelque chose en plus.

Et on le comprend très bien. Par exemple, avec votre ami Robert Stefani. Et si vous deviez laisser une sorte de message, après ces 43 années en tant que maire, que voudriez-vous dire à tous ceux qui sont encore dans la commune, ceux qui la fréquentent de temps en temps, et ceux qui peut-être viendront plus tard ?

Moi je peux dire, je ne sais pas si j’ai bien fait. J’ai essayé de bien faire. 
Et en tout cas je ne me suis pas enrichi.

Vous ne vous êtes pas enrichi sur le plan financier. 
Mais est-ce que vous pensez vous être enrichi sur le plan humain ?

Ah oui, oui, ça certainement.

Le 9 septembre 2026, Celle e Petricaggio.